Tome 5 numéro 2, note de recherche
Volume 5 Issue 2, Research Note

Le 'journalisme d’engagement' au Québec francophone : sur la voie des ‘médias communautaires’ ?
François Demers
Résumé
Ce texte propose de lire la proposition du journalisme d’engagement, qui interpelle à la fois les médias et les journalistes professionnels, dans l’éclairage du phénomène des médias étiquetés comme « communautaires » que le Québec francophone a connu dans les années 1970 et 1980. Il soutient aussi que le concept s’inscrit dans la continuité du courant critique qui cherche à revitaliser le journalisme, donc après le journalisme civique, le journalisme public, le journalisme citoyen, le journalisme participatif et le journalisme de solutions. Enfin, il situe la formule dans le contexte de la culture participative et d’activisme des publics qui a accompagné l’épanouissement du numérique dans l’écosystème médiatico-journalistique au tournant du 21e siècle. L’analyse se clôt sur le cas particulier des journalistes professionnels québécois francophones.
Mots-clés : journalisme de proximité, modèle d’affaires, médias communautaires, activisme des publics, déserts médiatiques, journalistes professionnels, journalistes québécois francophones
‘Engaged journalism’ in French-speaking Quebec:
On the path of community media?
Abstract
This text proposes that we might come to understand engaged journalism, which questions both media and professional journalists, in light of the phenomenon of ‘community media’ that French-speaking Quebec experienced in the years 1970 and 1980. It also argues that the concept draws on the ongoing critical movement that seeks to revitalize journalism after civic journalism, public journalism, citizen journalism, participatory journalism and solutions journalism. Thirdly, it situates the engaged journalism within the context of participatory culture and public activism that accompanied the rise of digital technology in the media-journalistic ecosystem at the turn of the century. The analysis concludes with the specific case of French-speaking professional journalists from Quebec.
Keywords: engaged journalism, business models, community media, public activism, media deserts, professional journalists, French-speaking journalists from Quebec
NOTE DE RESEARCH | RESEARCH NOTE
Le ‘journalisme d’engagement’ au Québec francophone : sur la voie des ‘médias communautaires’ ?
François Demers
Introduction
Ce texte propose quelques réflexions à propos de la pertinence du concept de journalisme d’engagement pour éclairer l’écosystème des médias et du journalisme professionnel dans le Québec francophone. Ici, l’expression journalisme d’engagement désigne les façons variées déployées par les médias et les journalistes pour ré-animer leurs relations avec les communautés et les publics visés et re-générer leur confiance au journalisme[1]. L’exposé reposera sur la distinction entre deux acteurs sociaux, proches mais distincts, qui sont interpelés par le concept considéré : le média d’une part et le journaliste professionnel d’autre part. L’affirmation de deux interlocuteurs apparaît en effet nécessaire à l’analyse compte tenu de la polysémie bien ancrée dans les études sur l’information publique qui nomment sous l’étiquette journalisme à la fois le média et la production d’information d’actualité par des travailleurs spécialisés dans cette tâche.
Plus spécifiquement, la réflexion proposée ici s’articule autour du phénomène de la floraison de médias étiquetés « communautaires » que le Québec francophone a connu dans les années 1970 et 1980, au point de voir en cette idée du journalisme d’engagement une troisième formulation de la recherche d’une adéquation plus grande entre le média (l’offre) et son public (la demande).
Car, à l’évidence, l’émergence du concept de journalisme d’engagement repose sur le constat que depuis la fin du siècle dernier, il y a eu perte de confiance, du moins envers les médias traditionnels et leurs journalistes professionnels. En conséquence, la proposition se présente non pas seulement comme un outil intellectuel pour décrire et expliquer mais aussi comme une proposition de comportement, une orientation souhaitable pour les médias et les journalistes. Ainsi, la proposition rejoint le courant critique, apparu au 20e siècle avec l’essor des grands quotidiens de masse, qui invite avec persévérance les médias dominants et leurs journalistes, à faire mieux, à faire plus, à faire différemment, ou à ne pas faire, au nom de diverses insatisfactions, et souvent au nom d’une conception alternative de leur mission.
Le problème de la verticalité des médias
Dans ce cas-ci, la formule d’amélioration proposée cible expressément la caractéristique structurante des médias qui les pose en surplomb, dans une relation verticale au-dessus du public interlocuteur. C’est le média qui a l’initiative, qui offre, qui informe, qui distrait, qui éduque. Il s’agirait d’atténuer cette inégalité de naissance et tendre vers l’horizontalité de la relation média – communauté desservie par une conversation soutenue entre eux.
À la fin du siècle dernier, l’écosystème des médias complétait alors un cycle d’expansion caractérisé par une concentration croissante de la propriété des médias et par la domination de médias de masse (journaux, magazines, radios et télévisions) en situation de monopole ou de quasi-monopole et visant des publics de plus en plus larges. Débutait aussi une phase de multiplication des publications, des chaînes de télé et de radio, suivie de l’arrivée de l’Internet et bientôt de ses réseaux sociaux, et donc d’une rapide fragmentation des publics et d’une hyperconcurrence entre les médias et aussi entre les messages (Brin et al., 2004). Rapidement, d’autres monopoles médiatiques, les plateformes, sont apparus, transfrontières ceux-là, et ont tiré à eux la publicité qui avait été jusque-là la principale source de stabilité et d’expansion économiques des médias antérieurs. Au Québec et au Canada, même les médias dominants ont vu diminuer leur audience. Aux échelons régional et local, la plus grande partie des médias, notamment les quotidiens locaux au Canada anglais et les hebdomadaires régionaux au Québec, ont vécu une dégringolade. [2]
Ainsi, en 2020, les hebdomadaires québécois sont « passés de 200 titres à 113, au gré de fusions, de fermetures et de transformations en bimensuels ou mensuels » (Giroux, 2022, p. 66). Plus globalement :
« Depuis 2008, au moins un tiers des postes de journaliste ont disparu au Canada. Entre 2008 et 2021, près de 450 organes d’information, dont des postes de télévision, des radios et des journaux régionaux, ont fermé leurs portes dans plus de 300 localités au Canada. Au Québec, 104 médias (presse écrite, radio, télévision) ont disparu, ont fusionné ou sont passés à un modèle exclusivement en ligne depuis 2008. Les médias anglophones ou bilingues ont représenté 22 % de ces fermetures ou restructuration. En 2023, le Québec a jusqu’à présent vu plusieurs médias imprimés ou en ligne cesser leurs activités, ce qui comprend le réseau de Métro Média[3], qui publiait un quotidien et 11 hebdomadaires dans les régions urbaines de Montréal et de Québec. » (Bell, 2023, p. 2)
Il y aurait donc place, notamment dans les déserts médiatiques aux échelons du régional et du local pour une renaissance d’entreprises médiatiques, et la proposition de journalisme d’engagement suggère, pour ce faire, une orientation clairement centrée sur le service à la communauté desservie. Car une conversation entre le média et la communauté qu’il entend desservir est apparue davantage possible avec les moyens de communication nouveaux offerts par le numérique. Le changement technique a rendu vraisemblable l’échange discursif entre l’émetteur et le récepteur. La communauté peut devenir un interlocuteur actif au sens où le précise cette praticienne enthousiaste du journalisme d’engagement : « We call it “social journalism,” but it’s the same thing: doing journalism with and not for communities » (Brown, 2019).
Il s’agirait donc maintenant d’atténuer cette inégalité de naissance entre médias et publics et tendre vers l’horizontalité de la relation, jusqu’à construire une conversation média-public la plus bidirectionnelle possible. Comme l’écrit la journaliste Marie-Ève Martel (2024) dans son blogue à propos d’un événement qui a eu lieu le 17 juin 2024 à l’Université Concordia sous le thème S’engager avec/dans la communauté :
« Que ce soit dans le cadre d’une collaboration entre élèves du secondaire et communauté autochtone, la mise en place d’initiatives de journalisme citoyen pour pallier la disparition des médias traditionnels, ou même le rap comme manière de témoigner de son vécu, ces projets dont sont venus parler leurs instigateurs et instigatrices ont mis en relief ce qui distingue le journalisme de proximité (ndlr : engaged journalism) du journalisme plus traditionnel, en ce sens où un réel dialogue est créé entre celui ou celle qui rapporte et ceux et celles qui font l’objet d’une nouvelle. »
Revitaliser le journalisme
Le concept de journalisme d’engagement peut ainsi être vu comme une reformulation d’une longue liste de propositions cherchant à revitaliser la pratique du journalisme en mettant de plus en plus l’accent sur l’interaction avec le public visé. « From the early 2010s until now, our industry saw the rise of what I’ll call Community Engagement 1.0 — that is, consulting communities about their information needs and genuinely serving our audiences by delivering journalism that fills in those gaps » (Li. 2024). Le journalisme d’engagement résumerait en quelque sorte la salve de propositions de revitalisation qui a suivi le début de la fragilisation des médias traditionnels dans les années 1980. À commencer par le journalisme de développement légitimé par le rapport MacBride de l’Unesco, en passant, entre autres, par le journalisme de précision, et plus récemment par le journalisme de solutions et le journalisme de participation (Requejo-Aleman, 2007).
Et surtout le journalisme public, apparu au tournant des années 1990 aux États-Unis, aussi connu sous le nom de journalisme civique, qui avançait que les journalistes devraient assumer « une nouvelle responsabilité sociale qui replace le citoyen au coeur des finalités journalistiques » et que les entreprises de presse n’auraient « d’autre choix que de jouer un rôle beaucoup plus actif au sein de leur milieu (a broader community role) » (Watine , p. 230, 2003). De telle sorte que, peu après, les chercheurs Charron et de Bonville (1996) estimaient que le changement contemporain du système médiatico-journalistique se caractérisait par le passage du paradigme du journalisme d’information au journalisme de communication, communication au sens d’établir, rétablir et animer le contact avec son public.
Et encore plus le journalisme citoyen, apparu avec le déploiement d’Internet à la fin du siècle dernier, caractérisé par le fait que le consommateur d’information devient lui-même producteur de contenu, ce qu’il est incité à faire sur le Net, dans des sites, des blogues et bientôt des espaces d’échanges, qu’on nommera médias sociaux ou socio-numériques. Les médias déjà en place sur les autres supports techniques (journaux, radios et télés) tentent toujours aujourd’hui de diverses façons de harnacher cette production qui les contourne, par exemple en puisant des photos et vidéos d’actualité produits par des amateurs et des badauds. Mais très vite, la participation imaginée comme la production de nouvelles par le public a été recadrée et « le concept de ‘média participatif’ est repensé par des journalistes qui cherchent à rester maîtres du processus d’élaboration des nouvelles, tout en offrant une place aux non-journalistes, soit en publiant leurs contributions, soit en hébergeant leurs blogues, soit en enquêtant sur des informations envoyées par des internautes à la rédaction » (Aubert, 2009).
En somme, le journalisme d’engagement est l’héritier de la « culture participative » (Jenkins, 2006) qui mise sur le nouvel activisme du public en général et dont il souhaite la participation autant pour le contenu, le soutien financier que l’expression en continu de ses besoins.
Des précurseurs
C’est par une invocation de la communauté que la proposition de journalisme d’engagement se fait l’héritière d’un autre passé, celui des « médias communautaires », valorisés par l’UNESCO à partir des années 1990 et définis ainsi : « Les médias communautaires sont indépendants, détenus et gérés par la communauté. Il s’agit de médias alternatifs à ceux publics et commerciaux, et donc importants pour une écologie médiatique pluraliste, car ils contribuent à empêcher la concentration de la propriété des médias et permettent aux individus d’exercer leur droit à la liberté d’expression » (UNESCO, page 1).
Le Canada les avait reconnus plus tôt. En 1986, le « Rapport du Groupe de travail sur la politique de la radiodiffusion », connu comme le Rapport Caplan-Sauvageau du nom des deux co-présidents du Groupe, recommandait: « Que l’on reconnaisse que les services communautaires sans but lucratif font partie du système canadien de la radiodiffusion au même titre que les services publics et privés déjà reconnus par la Loi sur la radiodiffusion de 1968 » (Rapport, p. 19). Il faisait ainsi du communautaire le tiers secteur du monde médiatique, à côté des secteurs public et privé.
Avant ces médias communautaires, les médias commerciaux, régionaux et locaux désignaient eux aussi leur public par le terme communauté qu’il fallait comprendre comme une population cible géographiquement située.
Dans le cas des médias communautaires des années 1980, la population cible était une nouvelle fois définie principalement par les découpages territoriaux : local, régional, national, mais ils référaient aussi à l’imaginaire villageois/ paroissial/ de quartier, associé à une vie quotidienne localisée et stable sur le long terme. Le journalisme d’engagement utilise le même vocabulaire même si l’ancrage géographique a été depuis largement laminé par la mobilité économique et les migrations de l’ère contemporaine. La communauté de type village n’est plus qu’une des sortes de communautés envisagées. L’imaginaire contemporain de la communauté se cristallise plutôt comme un réseau dans et par l’Internet (Castells, 1998). Le cœur de ce qui est commun dans une communauté visée peut aussi bien être une thématique, des intérêts, une langue, une ethnie, une religion, qu’une proximité professionnelle ou de voisinage, et la communauté se dessine par-delà les frontières physiques et juridiques.
Le plaidoyer du Rapport Caplan-Sauvageau s’appuyait principalement sur le déploiement de la formule communautaire en contexte québécois à partir des années 1970 sur les trois supports médiatiques : radios et télévisions, puis journaux. Il décrivait le média communautaire de la façon suivante : « Au début, la radio-télévision communautaire était, de fait, une sorte d’expérience sociale, en particulier au Québec et parmi les collectivités autochtones ou nordiques. On y produisait et diffusait des émissions axées sur les préoccupations quotidiennes de la population. Les collectivités autochtones, les régions isolées et les petites localités étaient pourvues grâce à elles de services locaux qui, autrement, leur auraient fait défaut. Dans les centres urbains, les groupes minoritaires, d’origine culturelle, d’idéologie ou de goûts différents, y saisirent l’occasion de s’exprimer enfin sur les ondes » (Rapport, p. 533).
En un sens, les médias communautaires réalisaient un modèle d’affaires qui reposait centralement sur le soutien de la communauté desservie, quoique bénéficiant généralement aussi d’apports gouvernementaux. À ce sujet, le Rapport précise : « Les médias communautaires sont essentiellement des organisations bénévoles financées en partie par les frais d’adhésion de leurs membres. Elles organisent des radiothons, des téléthons ainsi que des campagnes de souscriptions par la poste pour solliciter des dons. Certains groupes de radiodiffusion communautaire reçoivent de temps à autre le soutien de sections locales de Centraide. Les stations de radio et de télévision communautaires autochtones et du Nord dépendent énormément du fruit d’initiatives locales comme les bingos et les campagnes de financement. » (Rapport, p. 544) Aujourd’hui, l’écosystème médiatique francophone québécois est quadrillé d’un tissu mature de médias communautaires sur supports techniques traditionnels, regroupés en trois associations : de radios, de télés et de presses écrites (Beauchamp et Demers, 1996).
Le journalisme d’engagement pourrait renouveler la poursuite de l’objectif de démocratisation des médias comme les communautaires de deuxième génération l’ont fait en leur temps (Demers, 2014). Il aurait d’ailleurs déjà inspiré certaines pratiques de la part de journalistes dans des médias états- uniens et canadiens : « Today, media organizations ranging from neighborhood startups to legacy broadcasters have embraced the practice (of engaged journalism) and integrated it into their news-gathering workflows » (Li, 2024).
Ainsi, l’injonction d’engagement invite en quelque sorte à un renouvellement du modèle communautaire, à l’aide des nouvelles possibilités de conversation avec le public que rend possible le numérique. C’est du moins ce qu’explicite la citation suivante d’une enthousiaste de la formule : « As news organizations become increasingly dependent on subscriptions or memberships and the kinds of trusting relationships those require, engaged journalism becomes more and more of an economic imperative as well as a moral one » (Brown, 2019). Les médias « engagés » seraient en quelque sorte une troisième génération de médias communautaires après une première, avant les années 1970, celle des entreprises de presse privées et publiques auto-dédiées aux communautés locales, puis une deuxième, celle reconnue par le Rapport Sauvageau-Caplan, qui a profité de diverses innovations techniques dont les caméras portatives, les enregistrements vidéos, la câblodistribution et la radio FM. La troisième génération, celle du journalisme d’engagement, liée à l’Internet et aux médias socio-numériques, engagée à son tour envers des communautés, pourrait aider à repeupler les déserts médiatiques locaux et régionaux, ainsi que du côté des groupes minoritaires, aussi bien que revitaliser le journalisme professionnel dans son ensemble.
Le cas des journalistes professionnels francophones québécois
L’invitation à pratiquer le journalisme d’engagement s’adresse en même temps à l’artisan journaliste professionnel, celui qui gagne sa vie avec sa pratique de production de contenus d’information d’actualité. Or, dans cette direction, l’idée de « journalisme d’engagement » résonne très peu chez les journalistes professionnels, au Québec francophone.
En premier lieu, il y a le malaise que provoque la traduction du concept : engaged journalism, par journalisme engagé comme l’explicite la citation suivante de Gabrielle Brassard-Lecours, cofondatrice de Ricochet et de Pivot, également chargée de cours à l’Université de Montréal et co-organisatrice de l’événement S’engager avec/dans les communautés: « Si ce à quoi il réfère en anglais est clair, le journalisme engagé, en français, a mauvaise presse, [ … ]. Le terme ‘journalisme engagé’ est en effet considéré comme péjoratif parce qu’il soupèse que celui ou celle qui le pratique est davantage militant qu’observateur, davantage acteur que témoin de la réalité qu’il dépeint » (Martel, 2024). Le concept de engaged journalism avait donc été traduit en français par journalisme de proximité pour l’occasion de l’événement.
La réticence découle aussi de l’expérience des médias communautaires de deuxième génération, salués par le Rapport Caplan-Sauvageau (1986), qui se sont vite révélés centrés sur le bénévolat et généralement incapables de faire vivre des salariés professionnels sans soutien étatique. De plus, comme le décrit le Rapport, dans les médias communautaires, la pratique de l’information dite journalistique y est minorée, les événements d’actualité y côtoyant les activités de financement, les spectacles, les séances du conseil municipal, les publicités, etc. D’où le constat que pratiquement aucun journaliste professionnel n’y a fait carrière. Aujourd’hui, l’éventuel nouveau média d’engagement communautaire porté par le Net paraît lui aussi difficilement viable financièrement, parce qu’il semble ne miser que sur son contenu journalistique et prétend réussir, par ce seul attrait, à consolider un public et, au-delà, à assurer sa vitalité financière. Quelle sera la formule de financement qui permettra de payer les journalistes professionnels, sans d’autres contenus pour doper une fréquentation payante du média, et sans ou si peu de publicité, aujourd’hui drainée par les plateformes ?
Une troisième hésitation découle des ambiguïtés du vocable « communauté ». Dans les médias traditionnels, le journaliste professionnel est engagé envers deux communautés à la fois. D’abord envers celle qui est définie par le public imaginé et visé par le média : national, régional ou local. Comme l’ont montré Anderson (1983) et Tétu (2008), les médias traditionnels, nationaux, régionaux et locaux s’adressent à et construisent une sorte de méta communauté qui est faite d’une diversité de communautés plus petites. C’est ce que révèle leurs pratiques de cahiers, de spécialités, de rubriques et de programmations. Dans le cas des anciens médias de masse, la communauté visée était généralement posée comme homogène sous un seul aspect : généralement l’appartenance à un territoire administratif géographique. En ce sens, le modèle est fondamentalement généraliste : de tout pour tous, et la communauté imaginée est inclusive à sa façon.
Le journaliste professionnel des médias traditionnels travaille donc avec en tête l’image d’un récepteur qui est commun au méta regroupement, celle du profil du citoyen rationnel, par exemple le citoyen canadien, enraciné dans une région, un village ou un quartier. Il s’engage envers ce citoyen imaginé en ce qu’il lui ressemble et il tente plus ou moins de répondre à ses préoccupations, ses attraits et ses besoins. Mais en même temps, le journaliste professionnel est appelé à produire des matériaux spécialisés répondant à des groupes différents dans le public visé : pour les amateurs de sports, de la culture, de la politique, des sciences, des faits divers, etc. (Bernier, 2021). Il doit donc développer aussi une deuxième proximité et une conversation plus soutenue avec une ou plusieurs communautés particulières, une sorte de spécialité. Mais cet engagement doit demeurer compatible avec la méta-communauté imaginée par le média généraliste employeur, celle dont les éditeurs se font les gardiens et promoteurs.
Or, la proposition que formule le journalisme d’engagement au journaliste professionnel paraît se décliner dans deux directions: s’engager envers une seule des communautés composant la méta communauté du média généraliste ou participer à l’engagement d’un média dédié envers une telle communauté particulière.
Or, les journalistes professionnels francophones québécois ont plutôt choisi d’augmenter leur potentiel de mobilité sur le marché francophone limité plutôt que leur proximité d’une seule composante du territoire linguistique francophone. Car l’évolution de leur marché du travail érige en modèle une forme particulière de réussite, celle du journaliste qui devient une marque, une figure distincte, une sorte de super pigiste multitâches qui carbure à l’identité personnelle et à la subjectivité ( byline subjectivity chez Steensen, 2017). Sur ce terrain, pour trouver preneurs et publics, le professionnel se doit d’être le plus visible possible (enquêtes, révélations, livres, podcasts, vidéos, polémiques, etc.) et devenir un nom connu. L’illustration principale en est le chroniqueur (à la façon de l’ancien columnist syndicated) qui offre son profil à plusieurs médias (journaux, radios, vidéos, postcast, livres…) et sources de revenus possibles. De telle sorte que, selon Sormany , « La Presse compte 19 chroniqueurs et chroniqueuses d’opinion à son emploi et autant de chroniques récurrentes en collaboration externe. La page de présentation du Journal de Montréal en identifie … 51, presque tous pigistes » ( Sormany, p. 14, 2025). Le journaliste vedette francophone québécois devient ainsi une mini-entreprise et se synchronise par là avec la culture générale contemporaine qui valorise la profession d’entrepreneur.
Mais peut-être aussi que les réticences des journalistes professionnels francophones québécois envers le journalisme d’engagement proviennent du fait qu’ils le pratiquent déjà, envers la communauté francophone québécoise dont le caractère minoritaire en Amérique du Nord est de plus en plus connu. Ils s’inscrivent dans une identité collective partagée et en même temps, en jouant de leur subjectivité pour construire une image de marque, ils ressemblent davantage à un segment de cette communauté. Ainsi, si on regarde le Québec francophone comme une communauté, on pourrait conclure que les journalistes professionnels francophones pratiquent globalement le journalisme d’engagement envers la communauté québécoise francophone à travers le réseau des médias traditionnels qui les emploient et qui dialoguent avec elle.
François Demers, PhD., professeur associé au Département d’information et de communication de l’Université Laval où il a enseigné de 1980 à 2020. courriel : Francois.Demers@com.ulaval.ca
Références
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Notes
[1] https://www.meta-media.fr/2019/07/29/lengagement-la-cle-pour-un-journalisme-durable.html
[2] Pour une discussion de l’ampleur et de la profondeur du changement de contexte voir Demers 2016 et 2022.
[3] Métro Média a été relancé depuis, sans journalistes et avec une intelligence artificielle (IA).
Citer cet article
APA
Demers, F. (2026). Le ‘journalisme d’engagement’ au Québec francophone : sur la voie des ‘médias communautaires’ ? Faits & frictions : Débats, pédagogies, et pratiques émergentes en journalisme contemporain, 5(2), 39-45. https://doi.org/10.22215/ff/v5.i2.05

