Le care, les connexions, et le profil émergent des pratiques et des pédagogies du journalisme d\’engagement au CanadaLe care, les connexions, et le profil émergent des pratiques et des pédagogies du journalisme d\’engagement au CanadaLe care, les connexions, et le profil émergent des pratiques et des pédagogies du journalisme d\’engagement au CanadaLe care, les connexions, et le profil émergent des pratiques et des pédagogies du journalisme d\’engagement au Canada
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      Engaged journalism in Canada
      Le journalisme d’engagement au Canada
      SPECIAL ISSUE
      NUMÉRO SPÉCIAL

      Tome 5 numéro 2, introduction
      Volume 5 Issue 2, Introduction


      English version

      Cover: Detail of artwork created for Documenters Canada, by Sara Mizannojehdehi | Couverture : détail d'une illustration réalisée pour Documenters Canada par Sara Mizannojehdehi
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      Introduction


      Le care, les connexions, et le profil émergent des pratiques et des pédagogies du journalisme d’engagement au Canada

      Magda Konieczna et Gabriela Perdomo, Rédactrices invitées

       

      Introduction

      Ce numéro spécial sur le journalisme d’engagement est né d’une simple impression et d’une observation : nous avions une vague idée que, partout au Canada, des journalistes et des organes de presse mettaient en œuvre de nouvelles méthodes pour mobiliser leur public dans la production journalistique. En parallèle, nous avons observé peu de reconnaissance du fait que ces journalistes œuvrent à un but commun : parce qu’ils et elles cherchent de nouvelles manières d’établir des liens avec les membres de leur public non pas à titre de consommateurs, mais à titre de citoyens, ces journalistes sont en train de construire quelque chose de nouveau, ensemble. Le concept du journalisme d’engagement gagne en popularité autour du globe, comme en témoignent l’organisation de conférences (la nôtre, tenue l’an dernier et qui a inspiré ce numéro, ainsi que d’autres), l’inauguration de nouveaux prix professionnels, la publication de guides comme celui de l’European Journalism Centre (s.d.), le lancement d’initiatives comme l’appel du Pulitzer Center pour la création d’une émission radiophonique participative, et la publication de monographies sur le sujet, notamment le livre How Journalists Engage: A Theory of Trust Building, Identities and Care de Sue Robinson (2023). Le concept est déjà accompagné de ses définitions. Dans une des publications les plus éminentes sur le sujet, Andrea Wenzel (2022) fait valoir que le journalisme d’engagement peut être considéré comme un « terme fédérateur qui englobe les pratiques et les principes visant à renforcer les liens entre les journalistes et le public » (p. 570).

      Jusqu’à maintenant, on a rédigé ou colligé bien peu d’écrits sur l’application de ce concept au Canada. Et pourtant, notre impression selon laquelle des journalistes canadiens appliquent déjà ces pratiques chez nous s’est révélée tout à fait fondée. Lorsque nous avons entamé nos réflexions sur le journaliste d’engagement en contexte canadien, d’abord individuellement et ensuite en tandem, nous avons observé ce que l’on pourrait nommer comme un « changement silencieux » : des efforts déployés ici et là dans notre vaste territoire par des journalistes qui ont intuitivement réaligné leurs orientations professionnelles afin d’inclure le public dans leur production journalistique, en grande partie en réponse à l’effritement de la confiance.

      Ce sont nos expériences comme chercheuses, comme professeures et, en particulier, comme consommatrices de nouvelles qui nous ont permis de déceler ce changement. Nous avons uni nos efforts dans l’espoir que notre acte de nommer et de décrire ces nouvelles pratiques nous incitera à partager avec plus d’intention nos connaissances, et à apprendre les uns des autres.

      Gabriela a commencé en 2022 à enseigner le journalisme centré sur la communauté à ses étudiants à l’Université Mount Royal. Inspiré de la monographie de Wenzel (2020) sur le sujet, le cours allie la théorie et la pratique du journalisme d’engagement et, bien que la théorie soit largement fondée sur des cas provenant des États-Unis, les pratiques émergentes au Canada en sont venues à prendre plus de place au fil du temps. Aujourd’hui, les travaux des étudiants qui incluent un engagement intentionnel avec des communautés particulières donnent invariablement lieu à des publications significatives, comme c’est le cas avec le projet Ageing in Calgary, dans le cadre duquel des étudiants ont préparé des récits au sujet des aînés de Calgary en incluant ces derniers dans le processus (The Calgary Journal, s.d.).

      Ce sont des collègues inspirants aux États-Unis, comme Andrea Wenzel et Sue Robinson, qui ont sensibilisé Magda à ces approches. À son retour au Canada, elle s’est questionnée sur le journalisme d’engagement au pays. Il existait peu d’écrits sur le sujet, mais elle a petit à petit découvert des journalistes dont les projets novateurs s’inscrivaient dans cette lignée. Elle a dès lors voulu rassembler les gens pour discuter du sujet et en partager les bonnes pratiques (par des conférences à Montréal et à Toronto), pour produire des traces écrites (le présent numéro), et pour explorer cette pratique par la création de Documentalistes Canada, un projet de journalisme d’engagement qui offre de la formation et du soutien financier aux membres des communautés afin qu’ils consignent les assemblées publiques (l’un des articles ci-inclus en fait la description).

      Grâce à deux conférences nationales sur le journalisme d’engagement, l’une à Montréal en 2024 (organisée avec l’aide de Gabrielle Brassard-Lecours) et l’autre à Toronto en 2025, nous en avons appris davantage sur les projets novateurs déjà en place au Canada. Les participants ont montré que la production de nouvelles centrée autour de l’engagement auprès des communautés — et de leur bien-être — engendre une transformation du journalisme au pays et ouvre la voie de l’avenir pour une profession confrontée à des menaces existentielles (Cheruiyot, 2024). Mais surtout, nous avons senti une profonde prise de conscience parmi les participants, qui se reconnaissaient eux-mêmes comme membres d’une communauté cherchant à renforcer les chances de survie du journalisme grâce à la mobilisation des groupes qu’elle dessert.

      Bon nombre des articles du présent numéro sont des idées ou des projets présentés à l’origine lors de la deuxième conférence sur le journalisme d’engagement, tenue à Toronto en 2025. Les autres proviennent d’auteurs interpellés par l’appel de textes et qui représentent des contributions puissantes et parfois surprenantes à notre compréhension émergente des pratiques du domaine. Nous sommes grandement reconnaissantes qu’il existe une revue consacrée au journalisme canadien, et qu’il y cohabite à la fois des articles journalistiques et des articles universitaires. Il ne faisait aucun doute que Faits et Frictions était le meilleur espace où cristalliser les conversations.

      À nos yeux, le présent numéro est un moment phare ; une publication où des chercheurs et des praticiens se rassemblent pour définir les éléments constituants de ce domaine en pleine émergence.

      Notre numéro comprend des projets journalistiques multimédias, des notes de recherche et des articles universitaires provenant d’un océan à l’autre et couvrant des communautés autochtones, des communautés du Nord et du Québec francophone, et chacun abordant d’un angle unique le journalisme d’engagement au Canada. Ces écrits rassemblés donnent un aperçu de la manière dont les journalistes, les pédagogues, les universitaires et d’autres encore se mobilisent autour de nouvelles définitions de ce que devrait devenir le journalisme, mais aussi de l’importance qu’une discussion se tienne sur la question.

      Dans notre essai d’introduction, nous présentons un bilan des connaissances sur le journalisme d’engagement en général, puis nous dégageons une compréhension de ses différentes expressions au Canada.

      Qu’est-ce que le journalisme d’engagement ?

      Dans les publications universitaires récentes, le journalisme d’engagement est présenté comme l’une des nombreuses tendances journalistiques émergentes alors que s’érodent les anciennes normes dites « fondamentales » comme l’objectivité et le maintien d’une distance par rapport aux sources, notamment dans un contexte de couverture des communautés marginalisées (Konieczna et Santa Maria, 2023).

      Parmi les autres tendances, on note entre autres le journalisme de solution, tel qu’exemplifié aujourd’hui par le Solutions Journalism Network ; le journalisme centré sur les communautés, avec des projets collaboratifs tel que Stories of Atlantic City ; le journalisme public ou civique, qui a donné lieu à des projets comme The Citizen’s Agenda visant à transformer la couverture électorale ; et le journalisme citoyen, comme la couverture galvanisée par les médias sociaux au cours du Printemps arabe. Ces concepts n’ont rien de nouveau, et ne sont pas uniques à l’Amérique du Nord — ils partagent leurs racines avec les mouvements du journalisme pacifique et participatif qui a germé partout dans le monde dans les années 1960 et 1970 (Espinar Ruiz et Hernández Sánchez, 2012) et partagent un objectif et des préoccupations communes : cette idée que le journalisme comme mode de communication à sens unique ne parvient pas à concrétiser la promesse démocratique ni à répondre à l’exigence de renforcer et de maintenir les cultures civiques.

      Certains chercheurs imputent cette prise de conscience à l’avènement des technologies numériques et au rôle d’Internet dans le brouillage des rôles : soudainement, au cours des années 1990, tout le monde est devenu journaliste (Rosen, 2012). Toutefois, ce changement dépasse de toute évidence les simples considérations technologiques, ce qui nous force à nous demander pourquoi les populations citoyennes devraient se contenter d’écouter une seule voix privilégiée. C’était la belle époque des blogues, et de cette idée qu’en tombant par hasard sur les tergiversations d’un adolescent de 15 ans de Regina ou d’Omaha, on accédait peut-être à quelque chose d’universel à propos de notre humanité.

      Cette époque a également vu la naissance du journalisme citoyen (Atton, 2009). Initialement, il semblait qu’en ouvrant les portes aux contributions de citoyens, les nouvelles gagneraient en envergure, se feraient plus diversifiées, plus inclusives, plus démocratiques. Les promesses de cette époque révolue semblent peut-être utopiques aujourd’hui, et aussi bien naïves. Dix ans après le début du 21e siècle, il est devenu clair que les projets de journalisme citoyen se butaient aux mêmes obstacles que les salles de nouvelles traditionnelles, comme le déséquilibre et la hiérarchisation des pouvoirs (Pickard, 2006). Notre naïveté collective a ouvert grand la porte à la « capture des médias » par le capitalisme et les intérêts particuliers (Schiffrin, 2017). Il est encore tentant de croire qu’un jour, nous instaurerons une sphère publique qui encouragera les meilleures idées à se démarquer des autres. Mais pour l’instant, la société n’est pas parvenue à construire un tel système médiatique.

      Dans sa plus simple expression, le journalisme d’engagement tel que le définit globalement Wenzel (2022) reconnaît que le risque de capture s’atténue au moyen d’une approche intentionnelle dans la couverture journalistique. Cette approche nécessite également que l’on élargisse l’idée du journalisme comme « rempart de la démocratie », de sorte que le terme « démocratie » réfère à bien plus qu’un simple régime politique — nous devons comprendre, fondamentalement, que nous vivons tous dans une communauté et que nous dépendons les uns des autres, tout comme le défendait James Carey (2008 [1989]) bien avant le début du siècle.

      Qu’est-ce qui distingue le journalisme d’engagement en contexte canadien ?

      Les principaux travaux sur le sens et le rôle du journalisme d’engagement sont fondés sur la réinvention des médias américains entamée au début des années 2000. Une grande partie de ce mouvement découlait d’une tentative de restaurer la confiance auprès des communautés racisées et des communautés peu représentées dans les nouvelles locales dans un contexte où les stations de petite envergure donnaient une importance grandissante au contenu médiatique produit par de grandes compagnies et de grands réseaux et au contenu axé majoritairement sur les régions urbaines et les reportages nationaux (Wenzel, 2022). Il n’existe pas, en contexte canadien, d’efforts équivalents pour décrire ce qui définit le journalisme d’engagement et les formes qu’il peut prendre. Cela ne signifie toutefois pas qu’il n’existe aucune pratique ni aucun enseignement du journalisme d’engagement au Canada. C’est tout le contraire.

      Au cours de la même période, des journalistes canadiens ont bâti un journalisme plus engagé qui s’appuie sur notre propre contexte et notre propre histoire. Les exemples d’engagement sont nombreux si l’on applique le concept de Wenzel dans son sens large. Il peut s’agir de cas où les journalistes consultent les communautés pour dégager des sujets de reportage, une approche qu’applique et peaufine Taproot Edmonton depuis sa création il y a dix ans, notamment en ce qui a trait à la couverture électorale (Taproot publishing, s.d.) ; il peut s’agir de projets où les nouvelles deviennent des « périples d’action » (action journeys) comme le fait The Green Line à Toronto (The Green Line, s.d.) ; il peut s’agir de la production collaborative de reportages avec des survivants des changements climatiques, une pratique mise en place par le Climate Disaster Project à Victoria (Climate Disaster Projet, s.d.) ; ou il peut s’agir de la création de postes axés explicitement sur l’engagement, comme le poste de « producteur d’engagement communautaire » mis en place dans certains bureaux de la CBC (CBC.ca, s.d.). Cette liste ne se veut pas exhaustive, mais les éléments qui la constituent démontrent que l’intentionnalité est un aspect fondamental du journalisme d’engagement, et qu’une foule d’intervenants la mette en pratique au Canada. Comme l’ont observé Callison et Young (2020), on peut concevoir bon nombre des jeunes entreprises de presse lancées dans les 20 dernières années comme un effort de « réparation » du journalisme. Alors qu’elles cherchaient à faire les choses autrement, bon nombre de ces entreprises n’ont pas compris qu’elles produisaient du journalisme d’engagement avant que leur propre public n’applaudisse leur implication communautaire.

      En contexte canadien, il ne serait pas faux de dire que le tournant vers l’engagement est né largement, mais non exclusivement, de la relation historiquement difficile du journalisme avec les communautés autochtones, un thème qu’abordent plusieurs articles du présent numéro. Par exemple, les organes de presse comme The Narwhal et La Converse ont enchâssé les pratiques anticoloniales à même l’ADN de leur organisation.

      Au cours des 20 dernières années environ, plusieurs moments marquants ont changé la manière dont les journalistes couvrent les questions autochtones, ceux-ci optant pour la mobilisation du public, plus particulièrement les communautés au cœur même des reportages. Parmi ces moments, nous comptons le lancement en 2022 de Reporting in Indigenous Communities par Duncan McCue, une ressource en ligne (Reporting in Indigenous Communities, s.d.). Le site est rapidement devenu un incontournable pour les professeurs et les salles de rédaction partout au pays, et a servi de fondement au guide Decolonizing Journalism: A Guide to Reporting in Indigenous Communities de McCue (2022). Cette monographie est aujourd’hui une référence répandue dans les programmes d’enseignement du journalisme au Canada. Un deuxième moment marquant découle de la Commission de vérité et réconciliation du Canada (CVR), qui avait pour mandat de consigner et mettre au jour le véritable récit des horreurs infligées aux Autochtones dans les soi-disant « pensionnats » (Centre national pour la vérité et la réconciliation, s.d.). Parmi les 94 appels à l’action lancés par la CVR en 2015, trois visent directement les médias :

      84. Nous demandons au gouvernement fédéral de rétablir puis d’augmenter le financement accordé à Radio-Canada/CBC afin de permettre au diffuseur public national du Canada d’appuyer la réconciliation et de refléter adéquatement la diversité des cultures, des langues et des points de vue des peuples autochtones.

      85. Nous demandons au Réseau de télévision des peuples autochtones, en tant que diffuseur indépendant sans but lucratif dont les émissions sont conçues par et pour les peuples autochtones et traitent de ces peuples, d’appuyer la réconciliation.

      86. Nous demandons aux responsables des programmes d’enseignement en journalisme et des écoles des médias du Canada d’exiger l’enseignement à tous les étudiants de l’histoire des peuples autochtones, y compris en ce qui touche l’histoire et les séquelles des pensionnats, la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones, les traités et les droits des autochtones, le droit autochtone de même que les relations entre l’État et les Autochtones. (Centre national pour la vérité et la réconciliation)

      Ces appels à l’action ont suscité des conversations et des changements au sein des écoles de journalisme au Canada (Gillmore, 2018), et ont ajouté du poids et un sens supplémentaire aux appels existants pour un changement dans les relations entre le journalisme et les communautés et les personnes autochtones. Aux travaux de McCue se sont ajoutés d’autres publications d’envergure, comme Reckoning: Journalism’s Limits and Possibilities (2020) de Candis Callison et Mary Lynn Young, qui réclamaient le renouvellement d’une approche éthique à la couverture dans et avec les communautés autochtones.

      Depuis, des organismes de l’industrie, comme l’Association canadienne des journalistes, ont manifesté leur soutien aux appels à l’action de la CVR (ACJ, 2021). En parallèle, des organes de presse dirigés par des personnes autochtones comme IndigiNews, fondé en 2020 — et, plus particulièrement, de propriété entièrement autochtone depuis 2025 (Mooney, 2025) — ont gagné en importance au pays, et de jeunes entreprises de média comme The Narwhal ont lancé leurs activités avec l’intention bien avouée de mobiliser des auteurs, des sources et des communautés autochtones (The Narwhal, s.d.).

      Tous ces efforts, qui visaient à ébranler les pratiques traditionnelles et préjudiciables dans la couverture médiatique touchant de près ou de loin les communautés autochtones, ont eu un impact sur l’expression du journalisme d’engagement au Canada. Ils ont donné naissance à un journalisme qui s’enracine avec intention dans le respect et la réconciliation, la réciprocité et le care. En outre, ils ont inspiré d’autres organismes à corriger les torts causés par le journalisme dans d’autres communautés historiquement stigmatisées par les pratiques des médias traditionnels. Les publications comme Journalism’s Racial Reckoning de Brad Clark (2022), Under the White Gaze de Christopher Cheung (2024), et The Skin We’re In de Desmond Cole (2020) montrent qu’il reste encore bien des efforts à déployer pour changer le statu quo. Parmi ces efforts, on compte le renouvellement de l’engagement auprès des communautés bafouées par les médias.

      Plus récemment, en écho aux travaux de McCue sur la couverture des communautés autochtones, Nana aba Duncan et Eternity Martis ont lancé Reportage dans les communautés noires, que l’on décrit comme un « projet qui vise à transformer la manière dont les médias canadiens présentent la réalité des communautés noires » (Reportage dans les communautés noires, s.d.) et qui aboutira sur la création d’un guide qui explorera comment il est possible de transformer le journalisme pour le mieux grâce à un engagement sérieux et différent auprès des communautés.

      Notre numéro spécial

      Les contributions au présent numéro abordent avec sérieux le concept que nous venons de définir : des approches intentionnelles pour traiter les membres des communautés comme des co-créateurs actifs plutôt que comme simple public passif. Le numéro est composé d’un reportage, d’un récit de pratique, de quatre notes de recherche et de quatre articles universitaires. Chaque contribution a fait l’objet d’un processus rigoureux de revue par des pairs, y compris le récit de pratique et le reportage.

      Le récit de pratique de Kristy Snell et d’Aleisha Teionerahtáthe Diabo (2026) décrit la collaboration entre des élèves du secondaire de l’École de survie de Kahnawà:ke et des étudiants en journalisme de l’Université Concordia. Les étudiants universitaires ont soutenu les élèves dans leur apprentissage de la rédaction et de la production journalistiques, et en retour les élèves ont sensibilisé les étudiants en journalisme aux récits qui importent pour leur communauté, Kahnawà:ke. Snell et Diabo font valoir que le projet se situe « à l’opposé de l’approche traditionnelle et extractive du journalisme, qui veut qu’un journaliste se parachute au sein d’une communauté pour y faire un reportage sans connaissance des interrelations ni du contexte, ce qui cause souvent des torts soit par sa méthode, soit par sa couverture » (p. 24), et ajoutent que « ce qui distingue ce projet, c’est que les deux groupes de participants se sont interchangé le rôle d’expert » (p. 24). En plus de présenter les travaux journalistiques produits collaborativement, Snell (professeure à l’université) et Diabo (une élève du secondaire ayant participé au projet) abordent leur expérience du visionnement sur un grand écran d’un des récits issus du projet, et le sentiment de valorisation de savoir que de milliers d’autres l’ont également visionné.

      Aphrodite Salas (2026) présente ᑰᒃ ᑰᑦᑐᖅ Au fil de l’eau, un documentaire de 19 minutes qui s’intéresse à la fois « au projet hydroélectrique au fil de l’eau qui dessert le village d’Inukjuak au Nunavut, et au dialogue journalistique qui naît de la réciprocité avec les leaders inuits dans le domaine du climat » (p. 33). Dans son introduction, Salas explore la manière dont son approche engagée remet en question les normes occidentales de l’objectivité, situant ainsi ses travaux parmi de nouvelles théories qui placent « la confiance, l’identité et le care » au centre de la pratique journalistique (Robinson, 2023, p. 91), et se questionne sur ce que représente la couverture journalistique selon une « vue de quelque part », comme le propose le critique du journalisme Lewis Raven Wallace (2019).

      Les quatre notes de recherche visent à susciter une réflexion sérieuse (et à provoquer des questionnements profonds) sur les formes que prend le journalisme d’engagement au Canada, tant dans la théorie que dans la pratique.

      François Demers (2026) situe le journalisme d’engagement au Québec comme un mouvement issu des médias communautaires francophones des années 1970 et 1980. Il fait valoir que les bases du journalisme d’engagement au Canada ont été jetées dans le « Rapport du Groupe de travail sur la politique de la radiodiffusion » de 1986, mieux connu sous le nom « Rapport Caplan-Sauvageau », lequel visait à examiner et à décrire le rôle des médias communautaires du Canada. Il explore ensuite le rôle unique des journalistes francophones du Québec qui, selon lui, interagissent depuis de longues années avec les communautés selon une posture d’engagement.

      Meg Wilcox et Ashley King (2026) abordent la production de leur balado primé, Static: A Party Girl’s Memoir, qui a été créé en collaboration avec l’Inside Out Theater à Calgary. The auteures décrivent ce qu’a représenté le fait de raconter, par un enregistrement audio basé sur la pièce de théâtre de King, la véritable histoire de cette dernière, qui a perdu la vue des suites d’un empoisonnement au méthanol. Elles échangent sur la manière dont les valeurs de justice pour les personnes handicapées et les valeurs de la communauté ont sous-tendu l’éthique du care appliquée au fil du projet, laquelle a cultivé en environnement de soutien et de confiance qui a assuré une véritable collaboration et le développement de pratiques exemplaires axées sur le consentement et le partage de récits personnels de traumatismes.

      Dans leur note de recherche, Adam Gamwell et Emily Kennedy (2026) font valoir que les praticiens du journalisme d’engagement s’inspirent grandement du domaine de l’anthropologie, peut-être sans en être conscients, et que la définition d’une discipline de « journalisme ethnographique » comme sous-catégorie du journalisme d’engagement donnerait à ces praticiens l’occasion d’enrichir leurs connaissances et d’échanger avec d’autres qui appliquent des méthodes similaires. Selon Gamwell et Kennedy, « les deux traditions reconnaissent que la compréhension naît d’une présence continue » (p. 63). Ils concluent leur réflexion sur le fait que l’anthropologie a traversé une longue période de remise en question en raison des torts qu’elle a causés, et que le journalisme pourrait en tirer des leçons.

      Kanina Holmes (2026) présente un concept provocateur, voire tout à fait sauvage : en s’intéressant à la « collaboration avec le plus qu’humain » la relationnalité permet d’introduire du « sauvage » dans le journalisme (p. 68). Sa note de recherche cible d’importantes questions sur le journalisme d’engagement qui s’appuient sur la théorie des « pédagogies sauvages », et offre certaines pistes pour la pratique et l’enseignement du journalisme. Holmes explore un angle de recherche qui a le potentiel de transformer « la sélection des thèmes, la recherche de sources, la forme, l’éthique de la pratique et le care, la relationnalité et le sens de la responsabilité » dans le journalisme (p. 69), et elle situe son article dans le contexte de la jurisprudence émergente où le statut de « personne » est accordé aux habitats naturels, comme les rivières.

      Les articles universitaires du présent numéro donnent une idée de ce que les journalistes peuvent et devraient faire pour appliquer une éthique du care dans leurs relations avec les communautés.

      Emily Blyth, Mo Korchinski et Lyana Patrick (2026) ont collaboré avec un groupe de discussion rassemblant des personnes touchées par la violence policière pour examiner un cas de meurtre aux mains de la police d’un homme de la Colombie-Britannique. Le groupe a cerné des pratiques bénéfiques et des pratiques nuisibles dans la couverture de l’incident, et a formulé des recommandations pour aider les journalistes à mieux aborder les personnes touchées par ce type de violence dans le cadre de leur travail. Ces conclusions sont d’autant plus fortes que les auteures de l’article ont appliqué des approches de recherche engagée pour explorer le journalisme d’engagement et formuler des recommandations à son sujet.

      Clément Lechat et Sara Mizannojehdehi (2026) ont centré leur projet de recherche exploratoire sur l’étude de cas du premier site de Documentalistes Canada, un programme visant à former les citoyens à la consignation des réunions publiques. S’appuyant sur la théorie ancrée, l’article présente les leçons apprises du lancement du programme dans une salle de nouvelles hyperlocale de Toronto et compare les attentes envers le programme et la réalité de sa mise en œuvre. Les auteurs examinent les visées et les limites du programme Documentalistes Canada, ses répercussions sur les normes journalistiques, et les nuances de la coproduction de savoir journalistique avec des citoyens.

      Laurence Butet-Roch (2026) présente un exemple original de photojournalisme d’engagement au moyen d’une étude des photos journalistiques évoquant la proximité de la Première Nation Aamjiwnaang à la fameuse « Vallée chimique ». Butet-Roch (2026) fait valoir que le « souci d’équité de la représentation est essentiel au journalisme d’engagement » (p. 121), et se questionne sur les préjudices potentiels qui découlent des représentations visuelles des communautés touchées par des enjeux climatiques. La méthode de recherche employée donne à elle seule beaucoup de matière à réflexion. Butet-Roch applique une analyse de discours visuel participative, dans le cadre de laquelle la chercheuse (qui est elle-même photojournaliste) et des membres de la communauté échangent sur la manière dont la communauté, à titre de sujet d’actualité, aimerait être représentée visuellement dans la couverture journalistique. Les descriptions riches et les profondes réflexions contenues dans l’article mettent en évidence le caractère essentiel de la « pratique du care » dans le journalisme d’engagement.

      Enfin, l’article de recherche de Teresa Goff (2026) propose la mise en place d’un cadre permettant de mesurer l’impact social de l’enseignement du journalisme d’engagement. Ses recherches sont fondées sur une étude de cas de Voices in Durham, un projet de journalisme communautaire qui a duré plusieurs années, et la conception d’un tableau de bord sur l’impact communautaire en collaboration avec des partenaires de la communauté. La recherche allie la théorie sociale, la théorie du changement, et la théorie du point de vue afin de montrer que les projets axés sur la communauté peuvent remettre en question les présomptions institutionnelles de ce que les étudiants en journalisme devraient apprendre et mettre en pratique. Goff (2026) indique que « lorsque les étudiants se détachent du développement autodidacte de compétences pour favoriser une compréhension de leurs responsabilités par rapport aux communautés qu’ils servent, ils mettent en pratique une contribution civique réciproque que les établissements postsecondaires sont tenus de mesurer, mais sont rarement outillés à le faire » (p. 144).

      Occasions

      Chaque contribution à notre numéro spécial raconte une histoire unique sur la manière dont le journalisme d’engagement se façonne au Canada, et sur la manière dont les praticiens et les chercheurs en font la conceptualisation. Comme plusieurs de ces contributions le montrent, au cœur du journalisme d’engagement se trouve, comme l’écrit Butet-Roch (2026), une « pratique du care » qui sous-tend de nouvelles manières d’établir des liens, d’interagir et même de collaborer avec le public. La majorité des contributions au numéro spécial mettent en lumière des expressions locales du care de même que les liens tissés entre ceux qui racontent les récits et ceux qui les reçoivent — deux groupes qui se chevauchent parfois. Ces éléments intentionnels montrent la voie vers le rétablissement de la confiance et la redéfinition d’un écosystème journalistique qui demeure un pilier essentiel de la démocratie (dans son sens le plus large, comme l’entendait Carey).

      Nous sommes conscientes que notre compréhension du journalisme d’engagement au Canada n’en est qu’à ses débuts, et nous reconnaissons que ce numéro spécial n’offre qu’un bref aperçu des nombreuses initiatives et conversations qui ont déjà lieu en lien avec cette orientation et cette pratique. Pour l’heure, nous concluons cette introduction avec quelques réflexions sur la pratique, l’enseignement et la théorie, et nous vous invitons à continuer d’enrichir ce tout nouvel ensemble des connaissances :

      1. Le journalisme d’engagement est déjà mis en pratique dans les petites salles de nouvelles comme dans les grandes, et ce, partout au Canada. En reconnaître la valeur et les effets bénéfiques sur le journalisme et la société est une étape importante pour accéder à son plein potentiel.
      2. Les instructeurs et professeurs accordent de l’espace au journalisme d’engagement dans les classes et trouvent des manières novatrices de l’enseigner. Il sera important d’élaborer une pédagogie associée au journalisme d’engagement. Nous constatons dans notre numéro le travail exemplaire que mènent les professeurs en journalisme dans ce domaine, en grande partie dans le cadre de cours individuels ou de projets précis. Nous sommes toutefois conscientes que cette approche ne s’allie peut-être pas toujours très naturellement à l’ADN des programmes en journalisme, et qu’elle pourra causer des tensions avec les méthodes d’enseignement traditionnelles. L’une des questions qui se dégagent du présent numéro concerne la manière s’insérera le journalisme d’engagement parmi les compétences et approches fondamentales dans l’apprentissage du journalisme.
      3. Le numéro spécial n’est qu’un premier pas dans la conceptualisation de ce que le journalisme d’engagement est, pourrait être et devrait être. Nous vous invitons à poursuivre la réflexion.

      Plusieurs des contributions au numéro montrent que les pratiques du journalisme d’engagement sont souvent nées d’une intention de combler les « grandes failles » : celle entre Autochtones et colons ; celle entre le monde anglophone et le monde francophone ; celle entre texte et image ; celle entre humain et nature ; et ainsi de suite. Il n’est pas surprenant que, au Canada, la réorientation engagée du journalisme ait suivi un parcours semblable à d’autres expressions du journalisme comme source de guérison. Dans leur plus simple expression, ces efforts sont tous nés d’une intuition profonde que nos approches doivent changer, ou, peut-être, qu’elles doivent retrouver leurs fondements d’interdépendance et de connexion. Bien qu’il ne s’agisse pas d’une panacée, le journalisme d’engagement comme pratique du care et de connexion peut nous aider à combler les nombreuses failles de notre discipline, voire les effacer. Peut-être entendrez-vous notre appel pour trouver des manières d’y arriver.


      Remerciements
      Les rédactrices tiennent à remercier tous les participants à la conférence de 2025 sur le journalisme d’engagement, tenue du 31 mai au 1er juin à l’Université métropolitaine de Toronto. Nous remercions également tous ceux et celles qui ont présenté une proposition d’article pour le présent numéro, de même que les réviseurs, les correcteurs, les traducteurs et tous les autres qui ont fait de ce numéro une réalité.

       


      Rédactrices invitées
      Magda Konieczna

      Dre Magda Konieczna est professeure agrégée de journalisme à l’Université Concordia. Elle est fondatrice de Documentalistes Canada, un exercice de journalisme d’engagement qui forme des membres de la communauté à la consignation des réunions publiques et les rémunère pour ce travail. Courriel : magda.konieczna@concordia.ca

      Gabriela Perdomo

      Dre Gabriela Perdomo est professeure agrégée à l’École d’études en communication de l’Université Mount Royal. Elle est également rédactrice en chef de J-Source et coproductrice du balado en langue espagnole Periodémica, qui met en valeur la vie et la carrière d’universitaires latino-américains de la diaspora. Courriel : gperdomo@mtroyal.ca


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      Konieczna, M. & Perdomo, G. (2026). Le care, les connexions, et le profil émergent des pratiques et des pédagogies du journalisme d’engagement au Canada. Introduction au numéro spécial sur le journalisme d’engagement au Canada. Faits & frictions : Débats, pédagogies, et pratiques émergentes en journalisme contemporain, 5(2), 10-19. https://doi.org/10.22215/ff/v5.i2.02

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